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Julia

 

La nature aussi a ses cancres et ses premiers de la classe. C’est pas juste mais c’est comme ça.

Dès le berceau, à peine le temps de faire connaissance et la voilà qui distribue les bons points et les bonnets d’âne.

Au premier rang, les Greta Garbo, belles, mystérieuses et souveraines, ignorant jusqu’à la possibilité de la médiocrité.

Plus loin, tout au fond, près du radiateur, les Pauline Carton et toutes ces créatures sans charme ni beauté, contraintes à une lutte déloyale, armées de leur seule volonté et peut-être aussi d’un peu de dérision.

Et enfin, au milieu, pauvre chose indéfinie, il y a moi…

Ni belle, ni moche, toujours dans la moyenne, sans jamais un poil qui dépasse d’un côté comme de l’autre. Et si, parfois, on m’a qualifiée d’intéressante, c’est que devant tant de lacunes, il faut bien, à la fin, dire quelque chose.

Vous pouvez me croire quand j’affirme que je me serais mieux accommodée d’un peu de laideur. Tout plutôt que cette insignifiance.

 

Je me suis montrée très précoce dans l’art de passer inaperçue. A la maternelle, j’étais déjà devenue  tellement imperceptible qu’on m’oublia toute une après-midi dans les toilettes.

Après un regard circulaire qui avait glissé sur moi, sincèrement convaincue d’avoir rassemblé tous ses élèves, l’institutrice a refermé la porte à clé puis s’en est allée pour ne plus jamais revenir, me laissant là, encore occupée à remonter tant bien que mal les bretelles de ma salopette.

“Où est julia ? “S’est inquiété en fin de journée ma pauvre mère, trop humble et maladroite devant cette honorable représentante des institutions.

“Vous dites?“ a répondu l’étourdie en fronçant les sourcils et en cherchant désespérément à mettre un visage sur ce prénom.

Moi, assise sur mon trône, j’avais eu le temps de méditer. Un heure et demie de remise au point.

Il me vient encore la nausée au souvenir de l’odeur tenace et malpropre de mes oubliettes mais jamais je n’ai pensé à crier ou à me manifester en frappant à la porte.

Scrupuleuse et discrète, j’ai eu peur de déranger.

Certains enfants sont comme ça, ils ne protestent pas, ils comptent.

J’ai appris à compter ce jour-là.

 

A chaque rentrée scolaire, je cherchais parmi mes petits camarades les êtres les plus inadaptés, les plus effacés ou les plus en marge. J’avais encore l’espoir de me faire un ami mais rien n’y faisait, j’étais la seule de ma race.

Dans la cour de récréation, je regardais les autres jouer comme plus tard je les regarderai vivre en enviant leur aisance .

Le temps, donc, n’a rien arrangé à mon affaire. Plus je grandissais, plus je devenais diaphane.

J’ai bien essayé d’y trouver quelques avantages mais je ne doute plus maintenant que le monde appartient à ceux qui s’imposent. Et déjà sur mon trône, j’avais compris que je n’étais pas de ceux-là. Mon fatalisme, ce triste jour, fut probablement mon acte fondateur. Si j’avais protesté, si j’avais crié mon désespoir d’être ignorée, mon existence aurait probablement pris une autre forme.

Au lieu de ça, je fais encore des comptes.

Plus tard, à l’adolescence,  j’aurais pu, comme certains de mon espèce, sombrer dans l’alcool ou l’excentricité. Ou, pire encore, dans la religion. Mais j’avais déjà trop d’orgueil pour renoncer. Et comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, avec le temps je me suis forgée d’amour- propre.

Je me suis vouée un amour inconditionnel et si profond que j’ai parfois la faiblesse de me croire incassable.

 

C’est forte de cette conviction que j’ai pu, très jeune, m’intéresser au sexe opposé.

Inutile de dire que, comme le reste de l’humanité, ils me regardaient sans me voir.

J’ai donc développé dès mes premières années une volonté de fer pour susciter un peu de visibilité. Je dois avouer que mes méthodes ont été dès le début, comment dire?…rudimentaires.

J’étais prête à tout.

Je peux donner un aperçu de ma  détermination en évoquant ma première tentative de séduction.

C’était en dernière année de maternelle. J’avais à peine 6 ans. Il était beau, débrouillard, imposant. Un meneur. Il était gourmand aussi.

J’avais bien essayé de lui envoyer quelques signes d’intelligence, je ne savais pas encore que l’on ne peut pas tout demander au même homme.

Lui, ne voyait que Norma Russo, une petite italienne qui, en plus d’être gentille, était gratifiée de jolies boucles brunes, de grands yeux bleus et d’adorables fossettes plantées au milieu des joues.

Je la haïssais.

Elle incarnait toute l’injustice du monde.

Cela dit, et entre parenthèses, quand, quelques années plus tard, j’ai appris qu’elle travaillait au guichet de la C.A.F, j’ai dû revoir toutes mes  théories sur l’injustice.

Mais bref, j’étais amoureuse sans aucun espoir de réciprocité.

Pour obtenir ma pitance, j’allais devoir me montrer plus persuasive que la concurrence.

J’ai commencé mon apprentissage un matin de décembre. Je me souviens encore de cette odeur propre à la campagne au début des grands froids, une odeur légèrement fumée qui resterait longtemps pour moi l’odeur du bonheur.

Une brume labile hantait le bocage et sous mes pas craquait une fine couche de givre. Je n’avais ni gants ni bonnet et ma capuche trop ample laissait passer un vent glacial qui me brûlait les oreilles.

De chaque côté de la route, des arbres dénudées et frileux imploraient le ciel et moi aussi, tout en cheminant vers l’école, je lançais une prière là-haut, à je ne savais trop qui.

Ce matin-là, nous étions arrivés à l’école les premiers. La cour était vide. C’était ma chance.

De mon air le plus inoffensif, je l’ai attiré à l’abri des regars, et, sans préambule, lui ai proposé mon goûter s’il avait, en contrepartie, la gentillesse de bien vouloir baisser son pantalon.

-S’il te plaît, ai-je poliment ajouté.

C’est alors que, à la fois incrédule et émue, je le vis, sans un moment d’hésitation, préférer mon goûter à sa dignité.

Après ce matin béni, je n’eus plus aucun scrupule à user de tous les moyens quitte à obtenir ce que je désirais par l’extorsion, ou, plus simplement, en profitant d’un bref instant d’inattention.

 

Et puis un jour j’ai trouvé la terre promise.

C’est par hasard que je me suis aventurée dans ce quartier populaire et métissé.

Le mois d’août offrait à qui en voulait une ville inanimée et des rues poussiéreuses. Sans beaucoup d’espoir, je cherchais une boulangerie ouverte dans un désert de béton.  

De rideau fermé en rideau fermé, talonnée par la faim, je me suis finalement approchée de ces rues où la vie, plus opiniâtre qu’ailleurs, se répandait encore sur les terrasses et les bancs publics.

Des hommes, nonchalamment installés devant les bistrots, buvaient du thé à la menthe. D’autres bavardaient au coin des rues, fumant et détaillant chaque passant d’un air avisé.D’autres encore,  par les fenêtres, surveillaient d’un oeil autoritaire des enfants chétifs et turbulents.

De rares ménagères  passaient les bras chargés de cabas, fuyant les regards insistants, les yeux rivés sur leurs chaussures.

Sans le vouloir, j’étais arrivée au pays merveilleux des hommes.

Et sans rivalité en vue. Ou en tous cas rien de sérieux.

Pourquoi ne m’avait-on jamais rien dit de ce peuple affamé qui se languissait là, à vingt minutes de chez moi?

Le plaisir des yeux m’aurait déjà bien contentée mais en plus, miracle, je n’étais plus invisible.

Pour la première fois de mon insignifiante existence, les regards ne glissaient plus sur moi.

Et quel bonheur quand, arivée à leur hauteur, j’entendis certains me sussurer quelques mots furtifs.

Moi, enfin fière, je n’ai même pas fait mine de tendre l’oreille. Déjà enflammée d’orgueuil, je suis passée, sourde et souveraine.

Ô douce ivresse de la vanité!

Ô joie indicible des regards posés sur mon cul!

Je suis souvent revenue dans ce pays de cocagne, juste pour le plaisir de le promener, heureuse de le sentir enfin exister.

“Je-ne-savais-trop-qui“ avait-il donc décidé de réparer une injustice?

Un péché originel m’avait-il été pardonné?

Quoiqu’il en soit, la punition semblait avoir été levée et, de reconnaissance, j’avoue m’être intimement approchée de cette frontière où l’on remet son destin entre les mains de “Je-ne-savais-trop-qui“ en lui abandonnant, en toute bonne foi, intelligence et liberté.

A chaque moment difficile de mon existence, j’allais chercher la consolation au fond de ce quartier populaire avec l’enthousiasme de l’ivrogne cherchant un dernier espoir de réconfort dans le fond d’une bouteille.

Je passais, toujours sourde et souveraine, filant comme une star assaillie de paparazzi.

Un matin, pourtant, j’ai tendu l’oreille.

Ah! vanité ennemie de la sagesse.

J’aurais préféré être sourde plutôt que d’entendre nettement ces mots impitoyables sussurrés sur mon passage.

Sans ambiguïté, de groupes d’hommes en groupe d’hommes, c’était toujours les mêmes :

-Hé, tu veux du shit?…Hé, toi…tu veux du shit?…

Et devant mon air profondément désappointé, comme un deuxième coup de poignard:

-J’ai de l’herbe aussi…

 

                                                                        Fin

 

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Le baiser (d’après une légende urbaine)

1

La jeune fille était loin d’imaginer qu’elle se réveillerait ce matin-là avec les stigmates du mal .

La journée promettait pourtant d’être radieuse. Une odeur de printemps entrait dans la chambre, légère et labile, et une lumière douce, filtrée par des rideaux de mousseline claire, donnait tout simplement envie de vivre.

Malgré ses paupières fermées, elle devinait le jour naissant mais ne bougeait pas, encore accablée de sommeil.

De l’extérieur, on entendait les oiseaux déjà en pleine forme se chamailler en langue étrangère et, d’un appartement voisin, des enfants descendre les escaliers en riant.

Quand elle ouvrit les yeux, son téléphone portable indiquait 7h40. Déjà dix minutes que l’alarme avait sonné.

Son corps avait gardé le souvenir d’une nuit agitée et aussi celui d’un malaise indéfini.

La nuit avait été chaude pour un mois de juin, son pyjama collait à sa peau moite et, dans la bouche,  un arrière goût d’alcool lui rappelait ses excès de la veille.Une semaine déjà qu’elle fêtait la fin de ses études et elle sentait que son foie n’en supporterait pas plus.

En repensant à ces derniers jours elle sentit le malaise la reprendre, plus précis.

Elle été allée trop loin. Après des  années de travail et de docilité le sentiment de libération lui avait fait tourner la tête.

Il y avait d’abord eu cette scène ridicule à trois heures du matin, devant la fontaine de la grand-place. Le souvenir était plutôt vague mais hélas encore assez net pour qu’elle se revoie, seule et hilare, y déverser un paquet de lessive. Et même en faisant un gros effort de mémoire, elle ne comprenait toujours pas comment l’arme du crime lui était tombée entre les mains. Elle était restée là, en transe, à regarder mousser la fontaine avant d’être embarquée, une demi-heure plus tard, au poste de police.

Comment avait-elle osé, elle si respectueuse du bien d’autrui, elle d’ordinaire si douce et obéissante? Par chance, les agents s’étaient montrés complaisants et, même quand elle avait vomi sur leurs chaussures de service, ils étaient restés polis.

Après une nuit de dégrisement, elle était repartie avec quelques remontrances et un épouvantable mal de tête. Trois jours plus tard, en y repensant, elle éprouvait encore un violent sentiment de honte.

Il y avait eu aussi cet inconnu qu’elle avait embrassé dans un bar. Si l’ambiance et l’alcool avaient corrompu sa réserve naturelle elle ne s’expliquait toujours pas pourquoi l’homme lui avait fait une si forte impression. Et c’est de justesse qu’elle avait repris ses esprits. Après l’avoir suivi jusqu’en bas de chez lui, elle s’était enfuie sans explication.

Quant au strip-tease qu’elle avait improvisé sur le balcon de son amie Victoria, elle ne voulait même pas y penser.

Mais les choses allaient rentrer dans l’ordre. Le travail c’est fait pour ça. À 9h00 elle serait prête pour sa première journée.

Elle avait étudié sans jamais relever la tête pour devenir professeur des écoles. Elle l’avait mérité ce poste à l’école Diderot.

Lentement, elle s’étira puis glissa hors du lit. Une douche et une touche de maquillage aideraient à  dissimuler son teint blafard.

« C’est la première impression qui compte » lui disait souvent sa mère.

Elle allait faire impression! Et malgré son estomac barbouillé, elle savait qu’elle donnerait le meilleur d’elle-même.

 

La maison était calme, ses parents dormaient encore.Debout près de son lit, elle fixait la porte de la salle de bains comme pour calculer sa trajectoire avant de s’élancer, vacillante et encore toute ensommeillée.

Elle n’avait toujours rien vu. Le mal était pourtant déjà là. Sur elle. En elle.

Plus que quelques pas et elle offrirait au miroir de la salle de bains son habituel sourire d’encouragement et, comme chaque matin, elle regarderait avec tendresse cette jeune fille qui lui répondrait par le même sourire d’encouragement. Parfois, il lui arrivait même de s’envoyer un petit signe, histoire de refaire connaissance avec cette sympathique inconnue.

Mais pas ce jour-là.

Ce ne fut pas tout de suite un choc. Il y eut d’abord une immense surprise. Puis un vertige sans fond. Il y eut aussi un sentiment d’impuissance quand elle sentit chacune de ses pensées irrésistiblement emportées par la panique.

Glacée devant le miroir, elle ne comprenait plus rien. Qui était cette personne qui la regardait avec horreur et stupéfaction ?

Et même avec plus de discernement, qu’aurait-elle bien pu reconnaître dans ce qui n’était plus qu’un morceau de chair à vif et pustulent?

                                                                    

 

« Cas suspect au 10 » entendait-on chuchoter  dans les couloirs de l’hôpital.

Les infirmières étaient toutes passées, sous un pretexte ou un autre, voir la jeune fille de la chambre numéro10.

Chaque fois que la porte s’ouvrait, la jeune fille sursautait et chaque fois l’anxiété l’étreignait un peu plus.

La télévision, suspendue au plafond, était éteinte. Les volets fermés ne laissaient passer qu’un faible rayon lumineux. La jeune fille ne voulait plus voir.

En attendant d’être fixée sur son sort, elle faisait beaucoup d ‘efforts pour se rassurer et même pour  penser à autre chose mais le silence et les sourcils froncés du chef de service, en l’examinant, lui avaient fait perdre son sang-froid. Gardée à l’isolement depuis son arrivée,  elle sentait que ses nerfs trop tendus étaient sur le point de la lâcher.

Le téléphone était posé sur le lit. Elle hésitait encore. Comment prévenir ses parents, sans provoquer un drame?

Depuis trois longues heures, elle fixait une couverture terne et peluchée en cherchant le moyen de les préparer en douceur. Ses mains moites se crispaient sur les draps, puis s’agitaient et se crispaient à nouveau.

Malgré la tension, elle aurait voulu rester digne, ne pas céder à la peur mais quand la porte s’ouvrit  une fois encore, elle ne réussit pas à contenir un sanglot.

Outre un air pressé et résolu, il se dégageait de l’homme qui entra elle ne savait quoi de querelleur.

Beaucoup d’hommes pressés étaient passés dans sa chambre depuis qu’elle s’était présentée aux urgences, mais celui-là ne portait pas de blouse blanche. D’instinct, elle comprit que son blouson de cuir noir et son jean défraîchi tenait quand même de l’uniforme.

Il avait amené dans la chambre une chaude odeur de tabac. « Une odeur de vie », pensa-t-elle. À peine trois heures qu’elle était enfermée dans cette chambre d’hôpital que déjà elle se sentait exclue de tout ce qui faisait la vie.

L’homme s’approcha de la fenêtre et remonta les volets. Si le visage de la jeune fille lui inspira du dégoût, il n’en laissa rien deviner.Il la regarda avec attention et, sans rien précipiter, il sortit de sa poche une carte barrée de bleu, blanc, rouge.

« Police criminelle », dit-il. »Je dois vous signifier qu’à partir de maintenant vous êtes en garde à vue. »

2

 

J’étais tombé sur une chialeuse. En sortant ma carte de police elle s’est effondrée, toute en larmes et en sanglots. Plus moyen de l’arrêter. On ne m’avait pas prévenu, au téléphone, que le cas suspect avait perdu ses dents de lait avant-hier. Et puis je m’attendais à voir un homme. Après dix ans de  police criminelle, le métier me réservait encore des surprises et j’avoue m’être senti désemparé quand elle a murmuré, la voix en équilibre et la gorge nouée, qu’elle n’avait rien fait de mal.

J’avais déjà eu affaire à des durs, des butés, des impulsifs, à des Scarface, des Landru et même à des Bonnie Parker avec, sans exagération, d’excellents résultats, mais comment s’y prend-t-on avec « Martine en garde à vue »?

En plus de ses reniflements infantiles qui ne la mettaient pas à son avantage, la gamine était couverte de pustules. Je crois qu’elle n’a pas deviné le frisson de dégoût que j’ai réprimé en ouvrant les volets.

J’étais arrivé aux urgences très remonté, prêt à faire la peau à ce que je trouverai au fond de ce lit d’hôpital mais à peine entré dans la chambre je ne  reconnus plus ma voix quand je tentai d’expliquer, avec toute la douceur dont je suis capable, qu’en plus de la garde à vue, il faudrait procéder à  une perquisition.

« Mais j’habite chez mes parents »gémit-elle, déséspérée. « Et je n’ai rien fait de mal » répétait-elle.

Mon suspect recommençait à déborder, tout en larmes et en sanglots, et plus ça débordait plus je sentais que la journée serait longue et qu’il me faudrait des trésors de patience avant d’en venir à bout.

Après réflexion, je décidai de ne pas me laisser emmerder.

-Prenez vos affaires et suivez-moi.

-Mais pourquoi? chouina-t-elle.

-Parce que, dis-je pour en finir.

-Mais les médecins…tenta-t-elle d’objecter.

-Les médecins ont signé votre bulletin de sortie…vous n’êtes plus contagieuse… ni mourante…quinze jours d’antibiotiques et vous retrouverez votre peau de bébé.

Elle s’habilla, toujours en débordant, et me suivit dans les couloirs de l’hôpital avec cet air épouvanté et pourtant résigné d’une vierge qu’on mène au sacrifice.

Non, elle ne me faisait pas pitié. Pourquoi m’aurait-elle fait pitié ? Il ne fallait pas qu’elle me fasse pitié. Et merde! Elle me faisait pitié avec sa vulnérabilité, sa docilité, ses intarissables reniflements et ses yeux de lapin russe. Mais le plus dur restait à venir et à la seule perspective d’une perquisition chez les parents je serais volontiers retourné me coucher.

 

La maison sentait le renfermé. L’air ne circulait plus ici depuis longtemps.

Comment une jeune fille aurait-elle pu s’épanouir dans cette atmosphère étriquée, surchargée de meubles et de passé?

En dix ans de crim’, j’avais fait beaucoup de perquisitions et c’était chaque fois comme entrer de force dans un corps étranger. Un moment déplaisant qui me donnait toujours envie de prendre une douche.

La mére sanglotait, un mouchoir roulé en boule dans la main. Le père n’était pas là.

Sur les murs du salon des photos de la jeune fille à tous les âges de sa toute nouvelle existence. Il y avait aussi la photo de mariage des parents où la mère avait déjà ce regard frêle et craintif de la vieillesse. Le père, lui,  faisait ce qu’il pouvait.

Je devinais, à une quantité de petites choses, que j’étais dans un lieu dédié. Outre les photos aux murs, on avait exposé des diplômes de musique dans une vitrine et sur les murs, encore, de vieux dessins d’enfant étaient tendrement encadrés. La maison était toute tournée sur la fille unique, la petite arrivée sur le tard et que l’on n’osait plus espérer.

Devant tant de délicatesse de sentiments je me fis tout à coup l’effet d’une armée en campagne piétinant un champ de violettes.

Je savais pourtant que je ne trouverai rien ici, cette perquisition n’était plus qu’une formalité mais c’était la procédure, il fallait aller jusqu’au bout.

Dans la chambre de la jeune fille on respirait mieux. La petite s’était émancipée par le vide. Aucune photo affichée, aucun objet inutile, un lit, un bureau, des étagères. Dans un coin, un violon et un pupitre abandonnés. Une impression de rigueur. Il y avait aussi l’impression qu’elle s’était appliquée à ne pas décevoir. C’était une fille sage qui avait supporté l’amour dévorant de ses parents sans jamais protester.

Il n’y avait sur les étagères que des manuels scolaires et quelques romans classiques. Dans les tiroirs du bureau elle avait rangé ses photos et son courrier. Sur les plus vieilles enveloppes on pouvait encore voir quelques volutes et quelques petits coeurs décolorés par le temps.

Le lit, trop étroit, était recouvert d’un patchwork élimé, probablement patiemment confectionné par maman.

En plus d’un pyjama en pilou, je trouvai sous son oreiller un petit cahier d’écolier. Sans prendre la peine d’y jeter un oeil je le lui tendis.Mortifiée, elle baissa les yeux et rougit violemment.

-Si vous me racontez ce que je veux savoir je ne serai pas obligé de le lire….mais prenez-le… nous en auront peut-être besoin.

Elle prit son journal intime avec un regard de chien reconnaissant de ne pas recevoir une raclée après fait pipi sur la moquette et l’enfouit dans son sac à main.

Moi, je n’avais aucune envie de m’enliser dans les vagues à l’âme d’une gamine par encore finie. Tout à coup, j’ai eu très peur d’y comprendre les femmes.

 

-Nom, prénom, date de naissance.

Mon suspect ne débordait plus. Après la perquisition j’avais pu la rassurer. « Quelques questions et vous serez libre. » Mais je ne pouvais toujours pas lui parler de l’affaire. De toute façon je n’aurais pas su. Pas après le champ de violettes dévasté.Un autre jour. Il le faudra bien.

-Emilie Dubois, 17 février 1990.

-Adresse?

-16 rue Bernos à Fives.

Elle regardait droit devant elle, les yeux vides.

Les murs de mon bureau étaient couverts d’affiches de films policiers. Mon prédécesseur les avaient laissées-là en croyant me faire plaisir et j’attendais un délai raisonnable avant de les enlever. C’est  l’affiche de « L’arme fatale »qu’elle fixait sans la voir.

-Nom, prénom, adresse de votre petit ami, dis-je sans préambule.

Je crois que si j’avais, sans crier gare, chanté la Traviata d’une voix de haute-contre, elle m’aurait regardé avec moins de stupéfaction.

-Je n’ai pas de petit ami, murmura-t-elle.

Ja la sentais sincère et même gênée d’avouer qu’aucun garçon ne s’intéréssait à elle. Pourtant, les faits me prouvaient le contraire et d’une manière ou d’une autre elle avait récemment approché un homme de très près.

-Alors, nom, prénom et adresse du dernier homme avec qui vous avez eu un contact physique.

Elle restait muette, rougissante jusqu’au bout des cheveux, puis tenta de parler, en vain, comme une voiture qui cale au démarrage. Elle se tordait les doigts, remuait sur sa chaise et fixait mes mains. J’espérais qu’elle finisse par relever la tête et qu’elle réussisse à articuler un mot mais c’était la panne.

Un instant, je craignis le pire.

-Vous avez été contrainte?

Elle secoua énergiquement la tête.

Puis j’eus une idée qui, je le pensais, la mettrait plus à l’aise.

-Si vous voulez, vous pouvez écrire son nom et son adresse sur un papier.

Je lui tendis mon bloc note.

Elle releva la tête, moins farouche, et réussit à murmurer.

-Je ne connais pas son nom…je l’ai recontré dans un bar il y a une semaine… mais je sais où il habite.

 

3

 

 

Je l’avais convoquée dans les formes, par courrier.  » Merci de vous présenter au commissariat le 15 septembre 20014 à 14h00 pour affaire vous concernant ». C’était la formule consacrée.

J’aurais parié mes trois dernières paies qu’elle ne respirait plus depuis qu’elle avait reçu ma convocation et qu’elle serait là bien avant l’heure du rendez-vous.

L’affaire était bouclée, le suspect incarcéré.D’après les faits et connaissant bien le sujet je savais qu’on requerrait la perpetuité.

Je dois avouer que je m’apprêtais à recevoir mon champ de violettes avec appréhension.

J’avais déjà préparé le verre d’eau et la boîte de mouchoirs et en cas de crise plus violente il me restait un fond de bourbon dans le tiroir de mon bureau.

Je ne l’avais pas revue depuis la perquisition. Quand elle entra, elle me sourit, d’un sourire triste puis se posa sur une chaise. Trop légère, elle dut croiser les jambes pour mieux réprimer un tremblement nerveux.

Il ne restait rien des pustules qui avaient mis son visage à vif et à le revoir lisse et pâle elle me sembla encore plus désarmée.

Depuis que j’avais ouvert les yeux, ce matin-là,  je cherchais la moins mauvaise méthode. J’hésitais encore entre lui annoncer les faits de but en blanc en me débarrassant honteusement de ma corvée ou les reprendre chronologiquent, à tout petit pas, en prenant le temps de l’habituer.

J’optai finalement pour l’improvisation.

-Vous êtes une chanceuse, dis-je avec conviction.

Elle me regarda, consternée. À l’évidence, elle s’attendait à tout sauf à ça.

-Si,si… insistai-je…vous êtes née sous une bonne étoile….Mais vous n’allez pas aimer ce que j’ai à vous dire, ai-je ajouté en poussant vers elle ma boîte de mouchoirs.

Je laissai passer un moment et inspirai profondément.

-Votre médecin m’a laissé le soin de vous expliquer pourquoi on m’a informé de votre problème de santé dès  votre arrivée à l’hôpital… On ne peut pas vous laisser dans l’ignorance, temporisai-je encore. Vous êtes en droit de savoir…et de toute façon il y aura un procès…et la presse.

Pour me donner une contenance, je fis mine de consulter quelques papiers sur mon bureau avant de reprendre.

-C’est le chef de service qui m’a appelé ce jour-là…Moi, je ne savais rien de ces bactéries avant qu’on m’explique.

En prononçant le mot « bactéries » j’estimai avoir déjà fait un grand pas en avant et m’accordai une autre profonde inspiration.

-Voilà… repris-je ensuite pressé d’en finir. Le problème de santé qui vous a amené aux urgences est dû à une bactérie…une bactérie qu’on ne trouve que sur les cadavres en décomposition…Ou sur les personnes ayant eu un contact intime avec un cadavre.

J’avais enfin dégoupillé ma grenade. Soulagé, j’attendais sereinement qu’elle explose.

Mais rien ne vint. Emilie Dubois ne paraissait pas comprendre et, toujours dans l’attente, elle semblait me demander pourquoi je lui parlais de cette répugnante histoire.

Puis elle se souvint. Puis elle comprit. Puis elle blêmit et s’effondra en se tassant sur elle-même comme une poupée de chiffon abandonnée sur une chaise.

Mais il me restait encore à dégoupiller ma deuxième grenade.

-Ce n’est pas tout, dis-je avec précaution tout en lui servant un verre d’eau. Nous avons aussitôt perquisitionné chez cet inconnu que vous avez embrassé et planté en bas de chez lui…Je dois dire que vous avez été bien inspirée…

J’hésitai encore un instant puis lançai l’assaut final.

-En entrant dans sa salle de bains, nous avons trouvé trois cadavres de femmes en décomposition dans la baignoire.

C’est à ce moment précis que mes grenades explosèrent, l’une après l’autre, ne laissant qu’un trou béant de mon champ de violettes. La petite perdit connaissance puis glissa et glissa encore, sans consistance, jusque sous mon bureau.

D’une seule phrase, je venais d’assurer les vieux jours d’un quelconque psychothérapeute qui, même avec la meilleure volonté du monde, n’arriverait jamais à replanter les violettes.

Peut-être, avec un peu de persévérance, quelques fleurs carnivores.

 

fin

 

 

 

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Histoires pour enfants

Les disparus de la rue Sésame.

1

 

-Grouille!…Grouille!… criait Elliot.

Happy n’avait plus assez de ses quatre pattes pour suivre le vélo de son maître.

Elliot quitta la route et s’enfonça dans les bois en répétant :

-Grouille!…Grouille!…

Happy  n’était pas bilingue « chien-français » mais ce mot-là « grouille », il le connaissait bien.

Avec Elliot, c’était souvent annonciateur de sérieux problèmes. C’était le moment de courir sans se retourner et sans chercher à comprendre. Pas le temps.

Happy n’était pas grand. Ses pattes non plus. Mais il tenait bon.

Il fallait arriver jusqu’à cette maison délabrée au bout du terrain vague qui longe la grande route.  

« C’est l’autoroute, lui avait expliqué Elliot. Ne jamais y aller ! Dangereux ! »

Si Happy avait été parfaitement bilingue, il aurait répondu qu’il n’était pas fou, chien peut-être, mais pas bête.

Elliot avait aussi désigné la maison délabrée en articulant bien : « An-cien a-bri de S -D -F »

Avec Happy, Elliot avait pris l’habitude de désigner les choses en les nommant et en détachant bien les syllabes comme s’il s’adressait à un touriste étranger.

Sagement et l’air concentré, Happy écoutait et apprenait.

Il avait appris par exemple que petite femme avec l’air toujours fatigué, ça se disait « Maman ». Il avait aussi appris que bonhomme crispé avec des lunettes ça se disait « Prof de français ».

Il savait maintenant que petite maison délabrée avec de la tôle et des plastiques partout, ça se disait « Ancien abri de SDF ».

Elliot entra dans la maison et y entreposa le contenu de son sac à dos.  

Happy attendait dehors.

-Tu entreras demain, quand tout sera fini, lui avait dit Elliot en l’attachant à un pauvre arbre trop maigre.

Cette nuit-là, ils avaient déja fait plusieurs allers et retours jusqu’à la maison délabrée. Happy savait seulement que le sac à dos y entrait plein et qu’il en ressortait vide.

Il savait aussi qu’Elliot y entrait avec l’air coupable de quelqu’un qui n’a pas fait ses devoirs et qu’il en ressortait avec l’air soulagé de quelqu’un qui a décidé que ce n’était pas si grave.

Happy en avait conclu que le sac à dos contenait un problème. Et qu’Elliot déposait ses problèmes dans « Ancien abri de SDF ».

 

2

 

Tout avait commencé avant qu’ Elliot rencontre Happy. A cette époque-là, Happy vivait dans les rues avec ses deux collègues Al et Pinouf.

Les passants s’étonnaient de voir deux chiens bien sous tous rapports s’acoquiner avec un chat si mal élevé. « Nécessité fait loi », avait dit un jour la mère Michel en les voyant s’associer pour renverser une poubelle.

Parfois, quelques vieilles femmes du quartier prenaient en pitié ces trois vagabonds et leur déposaient un bol de croquettes. Mais c’était rare.

A trois, ils vivotaient un peu en faisant les poubelles mais aussi et surtout en chapardant.

Le plus souvent, c’était Al qui se chargeait du sale boulot.

Al avait la réputation d’être le chat le plus débrouillard du quartier.

Petit et trappu, il roulait des mécaniques comme un mauvais garçon et marchait ventre à terre comme s’il était toujours sur le point de faire un mauvais coup. Sa tête trop grosse, ses pattes trop courtes et son oeil crevé n’attiraient pas la sympathie. Al se faisait chasser de partout.

C’est donc sans scrupules qu’il se faufilait par les fenêtres entrouvertes pour chaparder tout ce qui lui tombait sous la patte.

 

Les trois amis avaient vécu comme ça, sans foyer mais heureux, jusqu’au jour où Al avait disparu.

Très inquiets pour leur copain, Happy et Pinouf l’avaient cherché partout.

Ils avaient d’abord interrogé tous les collègues de la rue des bouchers où Al avait ses habitudes mais on ne l’avait pas revu depuis le dernier passage de la benne à ordures. Ils avaient ensuite inspecté chaque poubelle et reniflé toutes les pistes que Al avait laissées. Après plusieurs heures de recherches, ils avaient définitivement perdu sa trace au bout de la rue Sésame.

Epuisés et à court d’idées,  ils s’étaient alors adressés à Gina.

A force d’arpenter les rues en bavardant avec tous les passants, Gina était la chienne la mieux informée du quartier.

De nature généreuse, Gina inspirait confiance. C’est à elle qu’on s’adressait dans les moments de mélancolie et c’est à elle qu’on faisait des confidences.

« Il y a des rumeurs », leur avait-elle expliqué. « On dit qu’il y a eu beaucoup de disparitions depuis un mois. Certains pensent qu’on emmène les collègues loin en dehors de la ville. Il parait qu’on dérange…on ne veut plus de nous dans les rues.“

Puis, après une hésitation, elle avait dit :

-Mac en sait sûrement plus que moi . Si vous n’avez pas peur de vous frotter à lui, il traîne souvent dans le parc en début d’après-midi.

 

Mac Intosh étaient un terrier écossais mal embouché que tout le monde craignait.

Mac s’était mis en tête de protéger les filles du quartier et terrorisait tous ceux qui osaient s’en approcher sans son autorisation.

Happy et Pinouf l’avaient trouvé dans le parc paisiblement installé à l’ombre d’un platane.

Mais Mac n’était pas d’humeur à parler. Il faisait la sieste et avait longuement grogné avant de  lâcher à ces deux casse-pieds : « l’homme au bâton de la rue Sésame ». Puis il s’était rendormi sans explication.

Happy et Pinouf avaient compris qu’il n’en dirait pas plus. Ils savaient que Mac avait mauvais caractère et qu’il valait mieux ne pas insister.

 

Deux jours étaient passés toujours sans nouvelles de Al. Puis Pinouf avait disparu lui aussi.

D’après Gina, on l’avait vu pour la dernière fois courir du côté de la rue Sésame.

Happy se doutait que Pinouf avait rejoint Al et malgré une enquête minutieuse, il ne savait toujours pas à quoi ressemblait cet impitoyable  » homme au bâton » qui faisait disparaître  ses meilleurs copains.

Tout seul du jour au lendemain, Happy s’était senti perdu, sans envies, sans volonté.

Avec Al et Pinouf , c’était tous les jours la fête. A trois, ils s’amusaient d’un rien. Tous les matins, ils étaient heureux de se retrouver pour commencer une nouvelle journée.

Maintenant la fête était finie.

Happy allait errer seul, sans plus personne avec qui partager sa vie de chien.

Parfois, les jours de grande mélancolie, il passait voir Gina et à deux ils parlaient de Al et Pinouf.

Ils se rappelaient le bon vieux temps puis ils se séparaient pleins de vague à l’âme.

 

Happy avait rencontré Elliot le jour de la disparition de Gina.

L’inquiètude régnait dans le quartier.

-Les filles n’osent plus sortir seules, s’était indigné Mac.  

-Moi, je suis toujours sur mes gardes avait répondu Happy. Je ne prends même plus le temps de me gratter.

L’homme au bâton était devenu le seul sujet de conversation. Il hantait les esprits et donnait des cauchemars aux plus aguerris.

Ce jour-là, Mac tentait de convaincre Happy que l’homme au bâton était une âme perdue, errant depuis des siècles à la recherche de sang frais.

Happy l’avait écouté en pensant que les âmes perdues n’existaient pas et que malgré ses grands airs Mac n’était qu’un trouillard. Puis il avait pensé à ses amis, Al et Pinouf.

Perdu dans ses souvenirs, Happy n’avait pas tout de suite compris pourquoi Mac, pris d’une soudaine terreur, s’était écrié en pâlissant: « Sauve qui peut!… C’est lui!!!… »  

Happy avait à peine eu le temps de tourner la tête que le trouillard avait décampé le laissant tout seul, désemparé, face une camionnette noire comme un corbillard.  

Happy avait alors eu le premier grand choc de sa vie.

L’air déterminé, un homme était sorti du corbillard et avait sauté d’un bond sur le trottoir. Au bout du long bâton qu’il brandissait devant lui, ce monstre avait attaché une corde de pendu.

Epouvanté, Happy avait détalé en direction de la rue Sésame.

Il s’était dirigé rue Sésame sans réfléchir, par réflexe. Dans le quartier, tout le monde savait que la mère Michel y avait installé une trappe pour son chat. De là, et en passant dans la cour intérieure, on pouvait s’enfuir par les toits.

On s’en servait sourtout après avoir commis un mauvais coup car si la trappe était assez grande pour les chiens et les chats, elle était trop petite pour un homme.  

Mais la rue Sésame était encore loin. Après une poursuite interminable,  hors d’haleine, Happy avait senti sa dernière heure arriver. Il s’était déjà imaginé la tête pendue au bout d’un bâton quand pour la première fois, il avait entendu ces mots qui deviendraient si familiers :

-Grouille! Grouille!

Le visage dissimulé par une cagoule, Elliot avait surgi sur son vélo et attrapé Happy.

Tout s’était passé si vite que, sur le moment, Happy s’était demandé comment et pourquoi ses quatre pattes avaient quitté la terre ferme.

Elliot avait ensuite pédalé à travers la ville en empruntant une quantité de petites rues et en faisant de longs détours pour finalement arriver devant une maison bleue.

-Voilà, on y est, avait-il annoncé l’air préoccupé.

En sueur et essouflé, il avait retiré sa cagoule et soupiré :

-J’espère qu’il ne m’a pas reconnu.

Puis, l’air encore plus préoccupé :

-Maintenant, il va falloir convaincre maman.

 

 

3

 

Maman n’avait pas été convaincue et avait décrété une implacable interdiction de séjour.

Pour se justifier elle avait donné en vrac une liste d’arguments indiscutables : pas de place, pas d’argent, trop bruyant, trop sale, chapardeur, surtout chapardeur. Mais Elliot était tenace. Et Maman le savait. Il l’aurait à l’usure.

Pour avoir la paix, elle avait finalement  cédé après une heure de négociations.

-A condition que tu t’en occupes. Et ne compte pas sur moi pour nourrir un fainéant !

Elliot avait promis de subvenir aux besoins du fainéant en travaillant sur les marchés avec oncle Joël.

 

Happy s’était très vite habitué à sa nouvelle vie de nanti. Il dormait tard, se levait pour s’empiffrer, puis se recouchait aussitôt jusqu’à l’heure de la sortie.

De temps en temps, en allant chercher Elliot à l’école, il passait dire bonjour à Mac et prenait des nouvelles du quartier. Il y avait encore eu des disparitions.

Polo, le cousin de Happy, n’avait pas donné signe de vie depuis trois jours. Comme pour les autres, on avait perdu sa trace près de la rue Sésame.

On cherchait aussi Jacky, le frère jumeau de Al.

Toutes sortes de rumeurs couraient.

Les plus jeunes imaginaient un tueur amateur de chiens et de chats bien dodus.

Les anciens, eux, soutenaient que le temps des rafles était revenu et que la mairie avait décidé d’exiler tous les sans domicile en dehors de la ville.

Certains, l’air plus grave et plus informé, parlaient de fourrière.

-Si c’est ça, avait dit Mac, on ne les reverra jamais… On ne revient pas de la fourrière.

 

4

 

Happy n’avait pas compris pourquoi Elliot avait pris un air embarrassé en lui expliquant :

-Cet après-midi, on va chez oncle Charles.

Il s’était même inquiété quand Elliot avait ajouté avec un doigt pointé vers le ciel :

– Et il ne faudra pas te sauver !!

Il était pourtant content, Happy, qu’on le présente à la famille.

Il avait déjà fait ami-ami avec oncle Joel en accompagnant Elliot sur les marchés. Et avec  maman il y avait même un léger mieux depuis qu’il avait pris un bain.

Il était donc content, Happy, de passer l’après-midi avec maman et Elliot chez oncle Charles.

-Aujourd’hui, il va falloir jouer serré, avait murmuré Elliot en arrivant devant un immeuble gris et sale.

Puis il avait réfléchi et avait dit sur un ton décidé :

-Les clés sont toujours dans la poche de sa veste. Il faudra faire vite.

Happy ne comprenait rien mais avait quand même approuvé.

En sonnant chez oncle Charles, Elliot le tenait fermement en laisse.

Prêt à faire la fête à ce nouvel oncle, Happy remuait la queue de bonheur et se demandait pourquoi on l’avait attaché à cette corde.

C’est au moment où oncle Charles avait ouvert la porte qu’il avait enfin compris.

Horreur! C’était un piège ! Une abominable trahison !  Une tentative de meutre !

Là, devant lui, se dressait l’impitoyable homme au bâton.

On lui avait menti ! C’était un complot ! Et peut-être même qu’on l’avait engraissé exprès avant de le livrer à ce démon sanguinaire.

Happy s’imaginait déjà rôtir en enfer et avait rapidement élaboré une stratégie de fuite.

Il avait d’abord pensé qu’il pourrait échapper à son tortionaire en se glissant sous la moquette mais devant la difficulté du projet, il avait abandonné.

Il avait ensuite pensé à se cacher sous le meuble de l’entrée mais la laisse était trop courte. Impossible aussi d’atteindre le panier plein de chaussures derrière la porte. Au déséspoir, Happy s’était tourné vers son maître avec son regard de chien battu et c’est alors que la poche du manteau d’Elliot lui avait inspiré une idée lumineuse.

Convaincu de passer inaperçu, il y avait prestement plongé la tête et n’en avait plus bougé, tout raide et attentif.

Le museau enfouit dans la poche, il avait pourtant senti confusément que quelque chose dépassait et il avait  tout à coup compris qu’il était devenu un pauvre chien en laisse, incapable de se défendre. Il avait aussi compris qu’il avait perdu sa liberté en échange de quelques croquettes et d’un peu de confort. Et maintenant, il le regrettait.

-J’ai déjà vu ce chien quelque part, avait dit oncle Charles en lançant un regard étrange.

-C’est mon chien, avait répondu Elliot en soutenant son regard.

Puis il avait ajouté, sûr de lui :

-Je l’ai vacciné et tatoué. Il est en règle.  

L’air sévère, oncle Charles avait acquiescé sans un mot et les avait laissés entrer.

Happy n’avait pas tout bien compris mais il était soulagé de savoir qu’il était en règle. Apparemment cela suffisait pour échapper aux poursuites.

Encore sous le choc, il restait quand même sur ses gardes, tendant l’oreille et reniflant chaque recoin.

Elliot était nerveux. Toutes les cinq minutes, il regardait sa montre.

-Ce sera bientôt l’heure, avait-il chuchoté à l’oreille de Happy. Si on n’agit pas aujourd’hui, on ne pourra peut-être pas revenir avant longtemps.

Puis il avait expliqué :

-Maman et oncle charles se disputent à chaque fois qu’ils parlent de politique… et après, ils ne se voient plus pendant longtemps.

Happy avait pensé que la politique devait être un sujet très sérieux un peu comme quand avec Al et Pinouf ils discutaient le partage du butin.

Elliot avait regardé une dernière fois sa montre.

-C’est l’heure.

Lentement et sur la pointe des pieds, il s’était dirigé vers le porte-manteau où oncle Charles accrochait sa veste. Il l’avait fouillé sans faire de bruit, y avait trouvé le trousseau de clés et l’avait empoché.

L’air coupable et les joues un peu trop rouges, il s’était présenté devant maman :

-Je sors promener Happy.

 

Dehors, il pleuvait. Le vent était violent. Maman avait accordé dix minutes de promenade.

-Après on s’en va, avait-elle prévenu.

Ils avaient juste le temps de faire un aller et retour jusqu’au magasin qui faisait des doubles de clé.

Elliot marchait vite en parlant tout seul.

-Si je me fais prendre, je risque d’aller en prison…Mais si je ne fais rien, j’aurai honte toute ma vie…

Puis il avait conclu en donnant un coup de pied dans un caillou.

-J’aime pas avoir honte.

Arrivé dans le magasin,  il avait eu un dernier scrupule mais il s’était quand même lancé :

-Je voudrais un double de cette clé s’il vous plaît.

L’homme, derrière son comptoir, lui avait jeté un regard soupçonneux. La mention « laboratoire » sur l’étiquette accrochée à la clé l’avait un peu perturbé.

-C’est ma mère qui m’envoie,  avait menti Elliot pour le rassurer.

 

L’expédition avait eu lieu le lendemain. Ils s’étaient levés en pleine nuit. Elliot avait enfilé sa cagoule et enfourché son vélo. Il avait emporté avec lui un sac à dos de voyage et le double de la clé d’oncle Charles.

La ville était calme. Tout le monde dormait. Arrivé devant un immeuble blanc et lisse, Happy avait eu le deuxième grand choc de sa vie.

Là, juste devant lui, était garée la camionnette noire comme un corbillard.

En face, sur la façade de l’immeuble trop lisse, il y avait une enseigne lumineuse : « Laboratoire Vitabel ».

Elliot avait attaché Happy à un poteau et était entré dans l’immeuble avec le double de la clé.

En attendant son retour, Happy avait entrepris de faire l’inventaire de ses puces.

Il en était déjà à plusieurs dizaines quand Elliot était ressorti avec cet air de porter un gros problème dans son sac à dos.

Sans se poser de questions, Happy l’avait suivi jusqu’au terrain vague.

Ils avaient fait beaucoup d’allers et retours cette nuit-là.  

A chaque fois, Elliot entrait dans la maison délabrée avec son sac à dos plein et en ressortait avec son sac à dos vide. Happy attendait plus loin, attaché à  un pauvre arbre trop maigre, en se disant qu’Elliot déposait ses problèmes dans « ancien abri de SDF ».

La nuit était sans lune. Happy ne voyait pas grand chose. Il avait fait tous ces voyages dans le noir complet mais en courant derrière Elliot, il avait quand même pu observer un étrange phénomène : le sac à dos vivait!!

Il avait d’abord cru avoir la berlue, et pourtant non, il ne rêvait pas, le sac à dos était bel et bien animé de sa propre vie.

Au bout du quatrième voyage, il l’avait même entendu miauler.

 

Le jour suivant, Happy se demandait encore comment le sac à dos avait appris à miauler.

La nuit avait été si agitée qu’il n’avait pas eu le temps d’y réfléchir.

En rentrant de leur expédition,  il s’était écroulé dans son panier avec la tête vide et l’impression d’avoir de la fièvre aux pattes.

« Demain je t’expliquerai… tu comprendras » lui avait dit Elliot avant de s’endormir.

 

 

5

 

Elliot tint parole et le lendemain, en rentrant de l’école, il acheta le journal du soir.

-A cette heure-ci, il devrait déjà y avoir un article.

Il chercha la page des faits divers.

-J’ai trouvé! s’écria-t-il. C’est en deuxième page.

Puis il commença par lire le titre.

-Cambriolage au laboratoire Vitabel.  

Il lut ensuite le sous-titre.

-On soupçonne un groupe d’activiste anti-vivisection.

Elliot regarda Happy et soupira.

-Ouf, ils ne me soupçonnent pas.

Tout en marchant vers le terrain vague, il lut l’article à voix haute.

-Cette nuit, un ou plusieurs individus se sont introduit dans le laboratoire Vitabel.Ce laboratoire de recherche médicale est bien connu des groupes anti-vivisection pour ses pratiques cruelles envers les animaux. En effet, avant d’être commercialisé, chaque médicament est d’abord testé sur des chiens et des chats errants.

Elliot fit une longue pause pour  laisser à Happy le temps de comprendre, puis il respira profondément pour reprendre sa lecture.

-Le laboratoire se préparait à l’expérimentation d’un nouveau vaccin quand, en arrivant ce matin, le laborantin a trouvé toutes les cages vides.L’enquête s’est tout de suite orientée vers un groupe d’activistes qui a déjà sévit dans la région. Pourtant, malgré des recherches poussées, aucune preuve n’a pu être retenue contre eux. Dans le doute et sans aucun autre indice, la police a décidé de classer l’affaire.

Elliot referma le journal.

Happy le regardait à la fois triste et indigné par ce qu’il venait d’entendre.

Sans s’en rendre compte, tellement absorbés par leurs pensées, ils étaient déjà arrivés devant la maison délabrée.

De l’extérieur, Happy devina que « Ancien abri de SDF » avait retrouvé des locataires.

Un moment, il crut même entendre un ronflement, le même ronflement qui l’empêchait de dormir quand il partageait sa paillasse avec Pinouf.

Elliot, un peu ému, prit une grande inspiration puis proclama fièrement en désignant l’abri :

-Voici notre arche de Noé.

Happy ne connaissait pas l’histoire de Noé et se demandait pourquoi Elliot avait l’air si heureux.

Il restait là, sans comprendre, en attendant qu’Elliot, l’air solennel, ouvre enfin la porte.

Happy eut alors le troisième grand choc de sa vie.

Ils étaient tous là !!! Il y avait Al et Pinouf, Gina et Jacky. Il y avait aussi Polo et ses collègues et il y avait même un singe tout pelé que Happy n’avait jamais rencontré.

D’émotion, Happy laissa échapper un hurlement. Il n’en croyait pas ses yeux ! Ses amis disparus étaient tous revenus dans sa vie de chien ! Et il n’en manquait pas un seul !

Ensemble, ils allaient retrouver le bon vieux temps, le temps où ils cherchaient leur bonheur tout simplement au fond des poubelles.

Mais Happy se rembrunit en pensant à l’homme au bâton. Avec celui-là, il faudra organiser un comité de surveillance. Plus question de se laisser prendre !

Pendant qu’il réfléchissait à un plan pour se débarraser de l’homme au bâton, Elliot, lui, pensait aux matins froids sur les marchés avec oncle Joël.

-Maintenant, il va falloir travailler dur pour nourrir tout le monde, soupira-t-il.

Puis, tout ému par leurs retrouvailles, il conclut, la gorge un peu nouée :

-Quand même, ça valait la peine de désobéir !

 

Fin

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